Caroline Cavalier



Les œuvres d’art sont d’une infinie solitude. Rien n’est pire que la critique pour les aborder. Seul l’amour peut les aborder, les garder, être juste envers elle ».

Rainer Maria Rilke

 

 

 

 

 

 

 

 

Difficile d’écrire sur Caroline Cavalier. Puisque sa peinture dit tout d’elle. Il faut donc parler de sa peinture. Il faut donc entrer dans l’histoire de l’art… de l’art contemporain puisqu’elle est contemporaine ! Et donc rattacher son œuvre à une école, puisque c’est ainsi que la critique  qualifie la création. 

Alors quelle école ? néo- réalisme, expressionnisme, expressionnisme abstrait, figuration savante, narrative, art conceptuel, color field, hard edge painting, ou plutôt, comme l’a défini Ben, figuration libre

Parce qu’elle est libre, Caroline ! Libre de  regarder la vie et de s’en distraire, libre d’enfanter d’autres univers, libre d’affirmer une iconographie, libre d’inventer une autre nef des fous, libre d’être elle, rien qu’elle. Et de s’ amuser  du regard des autres, ceux qui balayent l’œil pour éviter de s’attacher, ceux qui imposent le regard pour déceler l’anomalie, ceux qui ferment les yeux pour ne pas avouer. 

Avouer que quelque part cela dérange. Comme un trop plein, comme un trop peint, comme un paradis, un enfer, un lieu ou la multiplicité des signes ne signifie plus une vérité mais de multiples vérités. Et on ne s’y retrouve pas ! Elle nous égare, Caroline, nous induit dans l’erreur, là où on ne voyait qu’un pinceau jubilatoire, à y regarder, c’est bien une satyre, une tristesse colorée, une appropriation du quotidien, des fautes du quotidien, bref l’envers du décor. 

Ces tableaux sont des rébus, chaque image est une énigme, il faut alors déchiffrer. Des lèvres trop gourmandes, des sourires ironiques, des gestes interrompus, comme figés dans l’attente, des couleurs éclatées qui pénètrent et impriment notre cerveau par trop lassé du noir et blanc bien pensant ! 

Et l’entrelac. Et la manière. Si Pollock lâche ses tubes à grand renfort de jets sur la toile, si Basquiat arme son bras pour dénoncer la société qui opprime, si Rauschenberg accapare les décharges du quotidien ( Trophy 1), si Warhol et Rosenquist travestissent la publicité, si Villéglé choisit la déchirure, si  d’autres cherchent dans les peintures du Mithila une inspiration exogène, Caroline, elle, entremêle son dessin, son dessein, celui de nous faire partager, au delà de la caricature picaresque, les méandres de son cheminement créatif.

C’est peut être là qu’ Orozco, peintre mexicain si imprégné de l’art des muralistes, a raison de dire « l’art est un savoir au service de l’émotion ». Et Caroline sait que son pinceau, ses couleurs, ses sujets, ses débordements de moments saisis n’ont de sens que s’ils interpellent, mieux qu’ils instruisent. Que veut dire ce « street art » qu’elle impose dans la ville sur les transformateurs électriques, sur le grand mur d’un aéroport, si ce n’est pour affirmer à l’instar de Di Rosa  que « la fonction de l’art est d’envahir la vie, de la rendre moins dérisoire ». 

Un dérisoire qu’elle traque par l’humour de son trait, par le rire dément de ses personnages, le grotesque des visages aux lèvres si fortement marquées, aux mouvements de ses pauvres pantins, piètres danseurs d’un bal masqué. Et Là comment ne pas penser aux Ensortilèges de James Ensor. Ces sarabandes de masques, ces confluents de ricanements, ces accessoires ubuesques pour mieux cacher - traquer ?, les impérities d’une société.

 

Il est là le discours de Caroline Cavalier. Celui qu’il faut voir derrière une apparente fluctuance. Si son registre est large, si son chevalet supporte bien les errances, elle tient fermement sa trace, elle rit, non elle s’esclaffe… de vous, de moi, des autres. 

 

 

Philippe Bidaine

Directeur honoraire des Editions du Centre Pompidou,

Historien d’art (l’Art contemporain, édition Scala)

 

 


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